L'Ancre d'Or n° 257 - juillet-août 1990

Les troupes coloniales dans la bataille des Ardennes (10 mai – 10 juin 1940)

La bataille dont les Ardennes (belges, puis françaises) sont le théâtre, du 10 mai au 10 juin 1940 est l'une des principales de la campagne du printemps 1940. La part qu'y prennent les Troupes Coloniales est considérable : 3 divisions, 2 demi-brigades, plusieurs régiments non endivisionnés, d'artillerie principalement.

Elles se déroulent en deux phases successives, de formes très différentes, de durée et d'intensité inégales.

Il y a d'abord une attaque-surprise, brutale et brève (48 h), en trois points du front initial de la Meuse (Sedan, Monthermé, Dinant) sur les IIe et IXe armées françaises (1).

Cette attaque est conduite à un rythme infernal, du "très fort" au "très faible", par des formations d'élite (infanterie, blindés, aviation) bien équipées, armées et entraînées pour cela, face à un système de défense déficient, généralement étiré et insuffisamment organisé. Elle aboutit les 13 et 14 mai à la rupture du dispositif allié en son centre par une triple brèche dans laquelle s'engouffrent, en direction de l'ouest dès le 15 matin, une masse de blindés couverts par une aviation maîtresse du ciel : sept "Panzerdivision" (PZD) (2), soit environs 2 000 chars, dont un bon tiers, il est vrai, très légers.

C'est ensuite, après l'anéantissement de la IXe armée, la défense statique d'une position par la IIe armée durant près de 4 semaines (16 mai – 10 juin) face au nord, sur un terrain favorable, de l'Aisne d'Attigny à la ligne Maginot de Montmédy.

Dans la première phase, les unités françaises, mal engagées et surclassées par un adversaire d'un "autre pied", sont écrasées et balayées dans une lutte inégale, malgré généralement la bonne tenue et même très souvent l'héroïsme des combattants.

Par contre, au cours de la seconde, qui voit l'emploi de moyens plus classiques de combat (infanterie, artillerie), selon une tactique proche de celle de 1918, dans une situation de déséquilibre des forces moins flagrante qu'auparavant, elles stoppent leur adversaire, lui tiennent tête en lui disputant pied à pied le terrain, prenant sur lui fréquemment mais localement l'avantage, sans, hélas ! jamais inquiéter sa manoeuvre générale qui se développe ailleurs.

le repli, ordonné le 10 juin au soir, en raison de la dislocation du front de la Somme à l'Aisne, met fin à la bataille des Ardennes.

Invaincues sur place, les divisions de la IIe Armée (dont 3 coloniales, 1ère, 3e et 6e DIC) tentent alors d'échapper à l'encerclement et à la capture, combattant le jour, marchant la nuit, perdant chaque fois une partie de leurs moyens, dans une maoeuvre en retraite précipitée vers le sud-est.

- I – L'ATTAQUE SUR LA MEUSE

Là où porte l'attaque surprise des 13 et 14 mai sont engagés des "coloniaux" :

A) MONTHERMÉ (13-15 mai 1940)

A la IXe Armée, dans la zone du XLIe Corps d'Armée de Forteresse (CAF), les 42e et 52e DBMIC tiennent côte à côte, dans le secteur de la 102e Division d'Infanterie de Forteresse (DIF) un large créneau de 35 km sur la Meuse, de Monthermé largement inclus au nord, à Charleville-Mézière inclus au sud.

Chacune est à deux bataillons coloniaux (3) (3 compagnies de mitrailleuses et 1 compagnie d'Engins et Fusilliers-Voltigeurs). Formées en mobilisation avec des réservistes européens, à partir des 42e Bataillon de Mitrailleurs Malgaches (Pamiers) et 52e Bataillon de Mitrailleurs Indochinois (Carcassonne), elles ont été recomplétées fin mars 1940 par des renforts importants de gradés et tirailleurs : par exemple, près de 500 malgaches à la 42e.

Depuis fin décembre 1939, elles font partie de la 102e DIF (4) : 42e au nord (2e bataillon à Monthermé, 1er à Braux) et 52e au sud (1er Bataillon à Nouzonville, 2e à Charleville-Mézière). Elles sont en position normalement en rive gauche, avec toutefois une tête de pont en rive droite, couvrant Charleville-Mézière, sur un terrain qu'elles ont organisé et qu'elles connaissent bien.

Unités solides et instruites, elles sont bien commandées et encadrées, disposant d'un important armement d'infanterie à tir tendu (mitrailleuses organiques et de secteur) et à tir courbe (mortiers de 81 type Brandt et Stockes), mais elles sont largement étalées et faiblement appuyées par une artillerie insuffisante en nombre et en qualité.

C'est au centre du dispositif de la 42e DBMIC, dans la boucle de la Meuse à Monthermé que les 13 et 14 mai vont porter les efforts de la 6e PZD pour franchir la coupure, percer la défense française et exploiter profondément vers l'ouest, sur les arrières de la IXe Armée.

Durant les 48 heures qui précédent l'attaque, des bombardements violents et continus d'aviation s'abattent sur toute la zone. L'assaut débute le 13 vers 14h. Il est mené par les fusiliers de la 6e PZD avec le concours d'une aviation omniprésente, mitraillant et bombardant, et l'appui en tir direct des blindés du 11e Régiment de Panzers.

Pour le recevoir, il y a en face, le bataillon du commandant Verdier (I/42e), soutenu par 2 Batteries de mortiers de tranchée de 150, approvisionnées chacune à 580 bombes. Son dispositif "en doigt de gant" (5) lui est imposé par la forme du terrain, de sorte que les compagnies vont supporter successivement l'effort ennemi, les effectifs disponibles ne permettent pas une occupation assez dense d'une position aussi importante.

En ce début d'après-midi du 13, la seule 5e Compagnie de mitrailleuses (CM 5 – lieutenant Barbaste) subit le choc. Bien ancrée au sol et camouflée, elle bloque d'abord les tentatives de franchissement du fleuve, de part et d'autre des débris du pont détruit de "la Rova"? Dans un rapport rédigé peu après en captivité, le lieutenant-colonel de Pinsun, commandant la 42e DB, relate "Dans une situation telle qu'elle se présente, il faudrait une intervention massive de l'artillerie et de l'aviation sur Monthermé, les routes, les rassemblements. Mais en fait d'artillerie, il n'existe, outre les batteries de 150 T qui n'ont aucune action sur Monthermé (portée maximum : 1 900 m) que les 3 pièces de 155 Saint-Chamond et les 2 pièces de 155 De Bange de l'ALCA (6). Quant à l'aviation, on la cherche ! on l'attend !..."

Faute de cela, malgré l'abnégation totale des cadres et l'acharnement héroïque des combattants, européens et malgaches, les points d'appui sont, l'un après l'autre, submergés et anéantis. Un seul (1 section) parvient à se dégager à la nuit et à rejoindre avec son armement, la ligne de résistance du bois Roma.

Vers 15 h 30, le lieutenant Barbaste est tué, un FM à la main, alors qu'il se prépare à contre-attaquer avec ses deux groupes de combat de réserve (une vingtaine d'hommes). A 16 h 30, l'ennemi qui a progressé d'environs 1 500 mètres est au contact de la position du Bois Roma, ligne intermédiaire de défense, tenue par la 4e compagnie de mitrailleuses (CM 4 – lieutenant Lebreton) qui vient d'être renforcée des deux sections de réserve du bataillon.

Toute la soirée, le combat d'infanterie fait rage. L'ennemi infiltré est contre-attaqué et rejeté ; il ne bougera plus de la nuit. La presque totalité des réserves de l a42e DB a été dirigée à la base du "doigt de gant" pour renforcer la position. Deux bataillons du 248e RI (61e DI), réserve du XLIe CAF, sont mis à la disposition du commandant Verdier, mais ils sont longs à arriver, en raison des distances à parcourir. (à pied). Un seul (III/248e RI) pourra utilement participer à l'action.

Le 14 au matin, le combat reprend comme la veille, aussi violent (aviation de bombardement et d'assaut, artillerie...). Autour de la CM 4, toutes les réserves provenant de la 42e DB sont engagées. L'adversaire s'infiltre. Des contre-attaques le repoussent. Les pertes sont lourdes de part et d'autre.

Au soir, la situation est tragique. L'artillerie de 150 n'a plus de projectiles. Courageusement son personnel participe à la défense comme fantassins. La batterie de 155 Saint-Chamond (3 pièces) a presque épuisé son approvisionnement de 2 880 coups.

La journée du 15 sera décisive. Dès le matin, le combat s'étend à tout le front des deux demi-brigades (1/42e, I/52e et II/52e). Le lieutenant-colonel de Pinsun, qui sent la fin proche, rejoint dans la nuit du 14 au 15, le PC du commandant Verdier, avec les quelques éléments qui sont encore avec lui.

A 3 h, l'artillerie allemande entre en action. Dès 3 h 30, au petit jour l'aviation est là. A 4 h démarre une attaque en force d'infanterie, de part et d'autre de la route venant de Monthermé, sur 600 m de front.

A 7 h 30, les premiers blindés qui ont réussi à passer la Meuse sur un pont construit par le Génie de la 6e PZD apparaissent avec l'infanterie. A 9 h 15, d'autres (une quinzaine) débouchent sur les arrières, venant du sud (direction de Charleville).

C'est la fin. La brèche est faite et l'exploitation est aussitôt entreprise vers l'ouest. Montcornet, à 65 km, sera atteint le 15 au soir par les éléments d'avant-garde.

Pendant ce temps, à partir de la nuit, le I/42e et toute la 52e DB sont fortement pressées par un adversaire qui veut élargir la brèche : infiltration à travers la Meuse, entre Braux et Bogny (I/42e), franchissement du fleuve au sud de Nouzonville (limite des I/52e et II/52e), attaque de la tête de pont de Charleville-Mézières (II/52e).

Bousculées de front, tournées sur les flancs, assaillies de l'arrière, les unités éclatent. Celles qui ne sont pas détruites tentent de se dégager. La plupart des éléments est alors fait prisonnier.

Une partie de la 52e DB, touchée par un ordre de repli de la Division (102e DIF) dans la matinée, parvient à gagner la forêt de Signy-l'Abbaye, à 25 km au sud-ouest : 10 officiers et 500 hommes, sur les 70 et 2 400 que comptait la demi-brigade. Une centaine d'hommes, rescapés de la 42e se sont joints à eux. Ils y seront capturés en presque totalité dans la soirée du 15 et la matinée du 16. Quelques petites fractions réussiront, en isolés, à rejoindre les lignes françaises de l'Aisne.

B) LE 110e RALC (10-13 mai 1940)

Issu en mobilisation du 11e RAC de Lorient, composé de deux groupes de 105 L.13 et deux groupes de 155 L.17 (7), tous hippomobiles, le 110e RALC est déployé le 10 mai dans la zone du Xe CA (8) (IIe Armée), dont il constitue l'artillerie lourde organique. Trois groupes sont en appui de la 55e DI et une de la 3e DINA.

Le 11, une batterie de 155 L.17 (12e batterie IVe groupe) est poussée aux avants-postes de Torcy, faubourg ouest de Sedan, pour appuyer sur le Senois (Bouillon/Ale) les détachements retardateurs envoyés en Belgique. Elle tire environs 800 coups le 11 soir, dans la nuit du 11 au 12 matin, avant d'être repliée à l'intérieur de la position en fin de matinée.

Toute la nuit du 12 au 13, les pièces du 110e tirent : 600 coups au IVe groupe, 450 au Ier, au moins 400 au IIe. Le 13 à partir de 11 h et jusqu'en fin d'après-midi, un effroyable bombardement aérien écrase d'une façon ininterrompue le secteur de la 55e DI. Les positions d'artillerie sont particulièrement visées et les batteries réduites au silence. Le personnel est neutralisé et le matériel inutilisable. Au soir du 13 mai, le 110e RALC a perdu, temporairement, toute capacité opérationnelle.

C) LE 111e RALC (11-14 mai 1940)

Artillerie lourde organique du XIe CA (IXe Armée), le 111e RALC, frère jumeau du 110e est poussé en Belgique, en direction de Dinant, dès le 11 mai au soir, à partir de la région nord d'Hirson.

En trois étapes de nuit (au total 70 km environ), par Chimay et Philippeville, il gagne des positions de tir à l'ouest de la Meuse (12 à 15 km de Dinant). Mais à peine installés, le 14 au matin, ses groupes sont, dans le mouvement de reflux de la IXe Armée (XIe CA), sous la pression inexorable des blindés de Rommel (7e PZD) et Von Hartlieb (5e PZD).

Ainsi disparaît, avant même d'avoir efficacement combattu, un régiment, équipé pour une autre forme de guerre, inconsidérément lancé à l'aventure dans une lutte trop inégale !

- II – LA DÉFENSE ENTRE L'AISNE ET LA LIGNE MAGINOT

A la défense de la position rétablie à partir du 16 mai entre Aisne et Ligne Maginot, les "Coloniaux" fournissent une contribution active et importante avec :

3 divisions : 3e, 1ère et 6e Division d'Infanterie Coloniale ;

Partout où elles sont engagées, les unités coloniales luttent avec acharnement, souvent avec avantage, dans un combat à la mesure de leurs possibilités, rendant coup pour coup et ne se résignant au repli que sur ordre, pour tenter d'éviter l'encerclement, puisque le sort de la guerre, qui s'est décidé ailleurs, est contraire à nos armes.

A) LA 3e DIC

Division d'active de Paris, en position depuis plusieurs mois sur la Chiers, la 3e DIC renforcée du 155e RIF (3 bataillons), tient la tête de pont de Montmédy, dernier bastion de la ligne Maginot, à l'ouest : 4 ouvrages et 12 casemates. Son front est de 19 km. Le PC est à Stenay, sur la Meuse.

Ses trois régiments d'infanterie coloniale sont en ligne, face au nord : 1er RIC, au centre, 23e RIC, à gauche, 21e RIC, à droite. En plus de leur artillerie divisionnaire organique (3e RAC à 3 groupes de 75 et 203e RALC à 2 groupes de 155 court), ils ont l'appui de 2 groupes de 75 supplémentaires et les feux d'un groupement d'artillerie lourde longue (1 groupe de 155 hippo, 2 groupes de 105 hippo et tracté, 3 batteries de 105 de position).

"Tant par la valeur de son commandement que de son encadrement (9), écrit le général Ruby, à l'époque lieutenant-colonel sous-chef d'état-major de la IIe Armée (10), c'est probablement la meilleure unité de l'Armée". La troupe est entraînée et animée d'un excellent moral, avec un matériel satisfaisant, sauf en ce qui concerne les moyens de transport, hippos et autos, ce qui limite sérieusement la mobilité.

Du 10 au 12 mai, en prélude aux opérations sur le sol national, la 3e DIC participe aux actions de la cavalerie dans les Ardennes belges : jalonnement avec la 2e Division Légère de Cavalerie (2e DLC), par le 73e GRDI, et soutien, sur la Semois, à Jamoigne (II/1er RIC du commandant Le Puloch).

Jusqu'au 15 mai, elle n'est pas directement menacée. Devant son front défilent d'importantes forces ennemies, en marche vers l'ouest, de Florenville vers Carignan. Son artillerie les prend sous ses feux, mais à limite de portée.

Le 16, aux premières heures du jour, une attaque allemande démarre entre Meuse et Chiers, au sud de Carignan. Le village de Villy (6 km sud-est) fortifié et solidement tenu par une compagnie du 23e RIC renforcée d'une section du 155e RIF, est assailli par une infanterie mordante et fanatisée, en même temps qu'il est pilonné par l'artillerie. Après trois jours d'une résistance désespérée, il sera submergé, ayant épuisé tous ses moyens de défense. De sa garnison, tout ce qui n'est pas tué, sera (blessé ou valide) fait prisonnier.

A 1 500 m au sud-est du village, l'ouvrage de La Ferté, encerclé et écrasé, succombera le 19 au matin, ensevelissant son équipage du 155e RIF dans la profondeur de ses galeries bétonnées. Mais l'ennemi est stoppé. Il ne progressera pas au delà.

Le 6 juin, la 3e DIC reçoit l'ordre de laisser le secteur aux seules troupes de forteresse. Dans la nuit du 7 au 8 et la matinée du 8, les unités sont regroupées sur la Meuse, à 25 km au sud, à l'exception du 21e RIC, enlevé à la division et mis à Sainte Menehould, en Argonne, à la disposition du CAC. Pour elle, le mouvement de repli est commencé.

B) LA 1ère DIC

La 1ère DIC est la division active du sud-ouest (3e RIC, 12e et 14 RTS, 1er RAC et 210e RALC). Le 10 mai, elle est en réserve d'Armée (IIe), au nord-ouest de Verdun, de part et d'autre de la Meuse.

Comme la 3e DIC, c'est "une grande unité solide et bien en main, qui possède la majeure partie de son personnel et de son matériel", estime le général Rocafort, alors chef d'état-major de la division (11).

De l'ouest de la Meuse (région de Varennes-en-Argonne), elle passe sur la rive droite dans la nuit du 11 au 12 (12), sur ordre de la IIe Armée. Son PC se porte à 10 km sud de Montmédy. Mais le 13, en fin d'après-midi, devant le développement catastrophique de la situation devant Sedan, la 1ère DIC doit retraverser immédiatement la Meuse pour intervenir sur la rive gauche, au nord-ouest de Stenay, laissant provisoirement sur place son 71e GRDI, le 14e RTS et le 201 RALC.

Le 14 et le 15, avec les éléments parvenus à pied d'oeuvre (3e RIC, puis 71e GRDI) et en liaison avec la 2e DLC à gauche, elle progresse en direction de Mouzon dont elle atteint les faubourgs sud. Mais, complètement en flèche, découverte sur ses flancs, n'ayant pas les forces suffisantes pour se maintenir, elle est contrainte au replis.

Avec les 12e et 14e RTS, arrivant successivement dans les nuits du 15 au 16 et du 17 au 18, elle s'installe solidement à la lisière des bois, au sud de Beaumont-en-Argonne (forêt de Dieulet), bien couverte par son artillerie de 75 (1er RAC) déjà en place, puis par les 155 C. du 201e RALC qui ont rejoint.

Sur cette position, le 17 après-midi, elle bloque une action allemande, à l'ouest de Beaumont, dirigé contre sa gauche (12e RTS) et la droite de la division voisine (6e DIC). Le 18, en liaison avec celle-ci, elle contre-attaque, va jusqu'aux abords de la route Stonne-Beaumont, mais doit, en fin de journée, faire retour sur ses positions de départ. Les pertes sont sévères. Beaucoup d'officiers sont tombés.

Le 23 mai, de nouveau sa gauche (12e RTS) est prise dans une très forte attaque contre la 6e DIC, à laquelle elle vient en aide avec ses réserves et ses feux d'artillerie.

A partir du 25, le front se stabilise et les activités se bornent à des actions de reconnaissance et des coups de main, mais les unités, constamment sur le qui-vive, s'usent. Fort heureusement, le 30, arrive un renfort important : 1 500 hommes, dont la moitié de Sénégalais, 60 sous-officiers et 18 officiers, qui comblent, en partie, les vides du combat.

C'est dans cette situation que le 9 juin, à partir de 5h, dans le cadre d'une offensive générale sur le front de la IIe Armée, l'ennemi lance une attaque en force d'infanterie, précédée d'une violente et brutale préparation d'artillerie et accompagnée de tirs systématiques d'interdiction sur les grands layons forestiers. Contenu à l'est (14e RTS), il progresse au centre où porte son effort et parvient même jusqu'aux abords du PC du 3e RIC. La lutte est farouche durant toute la journée dans les bois où marsouins et tirailleurs s'accrochent. Elle se poursuit dans la nuit du 9 au 10 et la journée du 10. De nombreuses contre-attaques sont menées au corps à corps, à la baïonnette et au coupe-coupe. L'artillerie tire sans discontinuer. Nos pertes sont sévères : une centaine de tués, deux cent blessés, deux cent disparus au 3e RIC, mais celles de l'adversaire sont plus lourdes encore (tués et blessés abandonnés sur le terrain, prisonniers...) car les éléments qui se sont infiltrés profondément dans le dispositif ne pourront s'échapper. Le lieutenant Fornari capture avec sa seule section, dans la nuit du 10, 180 hommes et 4 officiers, isolés depuis 36 heures et qui essayent de regagner leurs lignes (13).

Aussi est-ce la rage au coeur que la 1ère DIC, fière de son succès et conscient de l'ascendant pris sur l'ennemi, exécute l'ordre général de repli. Le 10 juin, à partir de 19h, les mouvements de décrochage s'effectuent sous la protection de quelques sections demeurées en place jusqu'à 1h du matin. Les artilleurs ont reçu l'ordre de tirer les munitions qu'il ne peuvent emporter. Au 1er RAC, les pièces crachent sans arrêt jusqu'au rougeoiment des tubes. Impressionnés par l'avalanche d'obus, les allemands croiront même à une préparation offensive, ce qui contribuera à faciliter le replis.

Invaincue après un mois de durs et sanglants combats, mais très éprouvée, la 1ère DIC abandonne sur ordre, le terrain des Ardennes qu'elle a si vaillamment défendu et arrosé de son sang.

C) LA 6e DIC

En réserve du GQG dans la région de Bar-le-Duc, la 6e DIC est mise à la disposition de la IIe Armée le 14 mai après-midi. Grande unité de formation (série A) mise sur pied à la mobilisation avec des réservistes et un noyau actif (14), elle s'est aguerrie pendant l'hiver 1939-1940, en Lorraine, au cours de deux séjours en ligne. A la mi-avril, elle a été réorganisée sur le type mixte, deux de ses régiments d'infanterie (5e et 6e RIC) recevant chacun 3 bataillons de tirailleurs sénégalais (15) avec leurs cadres d'active (officiers et sous-officiers) et ses deux régiments d'artillerie hippo mobile (23e RAC et 223e RALC) incorporant près d'un millier de conducteurs malgaches (16).

Le 15 mai dans la journée quatre bataillons (deux du 5e et deux du 6e RICMS) sont enlevés en camions et débarqués en fin d'après-midi dans la région de Buzancy. Le reste de la division suit échelonné dans les 48 heurs, sauf l'artillerie qui se déplaçant au pas de ses chevaux en 4 étapes de 30 km, lui fera défaut jusqu'au 18 matin.

Dans la nuit du 16 au 17, la 6e DIC relève la 2e DLC aux lisières nord de la forêt de Sommauthe (bois de Franclieu, à l'ouest, pour le 5e : bois de Grand Dieulet, au centre pour le 6e : bois des Murets, à l'est pour le 43e RIC, en liaison avec le 12e RTS de la 1ère DIC). A peine installée, elle subit le 17 après-midi sa première attaque d'infanterie, appuyée par l'artillerie, à laquelle elle résiste dans la profondeur des bois, ayant dû abandonner partiellement des lisières qu'elle n'a pu occuper avec une densité suffisante de forces. Le 18, elle contre-attaque avec sa voisine, la 1ère DIC, reprend ses positions de la veille et récupère, en lisière, les points d'appui qui s'y sont maintenu.

Le 21 mai, et surtout le 23, elle est l'objet, sur tout son front, d'assauts furieux d'un adversaire qui veut à tout prix s'ouvrir une voie vers le sud. Durant plusieurs jours, les combats font rage sous bois où les Sénégalais se montrent redoutables à l'arme blanche. Le 21, par exemple, la 10e Compagnie du 6e RICMS (capitaine Larroque), pressé par un ennemi supérieur en nombre et agressif, bondi sur lui tout proche, le coupe-coupe à la main, et sème la panique dans ses rangs. Nos pertes sont lourdes, mais l'adversaire laisse sur le terrain 80 cadavres et 22 mitraillettes. Les 23 et 24, le 1er Bataillon du 5e RICMS, encerclé, se bat sur place, ne lâchant pas un pouce de terrain et disparaît. Une centaine de tirailleurs, au plus, avec quelques cadres, officiers et sous-officiers, en revient par petits éléments. Dans le même temps, les 2e et 3e Bataillon du 6e RICMS, dépassés et isolés pendant près de 24h, rompent en force l'encerclement et réintègrent leur place dans le dispositif rétabli un peu plus en arrière.

Epuisée par dix jours d'affrontements acharnés et sanglants, la 6e DIC est relevée le 26 mai par la 6e DI et passe en réserve de la IIe Armée. Elle laisse cependant son artillerie divisionnaire en position pour renforcer celle de la 6e DI. Ses pertes sont sévères (2 371 hommes tués, blessés, disparus, dont 86 officiers et 260 sous-officiers) et supportées presque entièrement par les trois régiments d'infanterie, chacun ayant vu disparaître la valeur d'un bataillon.

Les 9 et 10 juin, alors que la bataille fait rage sur tout le front de la IIe Armée, de l'Aisne d'Attigny à la Meuse de Stenay, la 6e DIC est envoyée aux lisières ouest de l'Argonne. Un de ses régiments (5e RICMS) est engagé, en partie, au nord de Vouziers, avec la 36e DI. Dans la nuit du 10 au 11, elle continue vers l'ouest, aux lisières nord du camp de Suippes, en soutien du front de l'Aisne. Deux régiments (6e RICMS, à l'est et 43e RIC, à l'ouest) font face au nord, entre Séchault et Sommepy, sur un front d'une douzaine de kilomètres, tandis qu'en retrait vers Souain, le 3e régiment (5e RICMS) couvre la division face à l'ouest. L'artillerie, trop longtemps maintenue dans le secteur de la 6e DI, ne peut suivre le mouvement qu'avec retard.

C'est pratiquement sans l'appui de ses canons que le 12 juin après-midi commence le combat de l'infanterie. Rapidement les points d'appui, trop espacés sur une vaste zone dénudée, sont débordés et encerclés. Ils résistent farouchement jusqu'à la nuit où leur est donné l'ordre de repli. Le décrochage au contact étroit de l'ennemi est difficile. Les pertes sont lourdes.

Pour éviter la capture, la 6e DIC est contrainte à une retraite précipitée devant un adversaire blindé et motorisé. Elle marche toute la nuit (une soixantaine de kilomètres), d'abord vers le sud, puis vers l'est, en direction des forêts de l'Argonne qu'elle atteint le 13 au soir, non sans mal, puisqu'elle a laissé, dans des combats d'arrière-garde, deux de ses bataillons et les colonnes de ravitaillement de son régiment de 155 (223e RALCMM), anéantis par des colonnes blindées : le 11/5e RICMS, à Neuf-Bellay, dans la matinée, le I/6e RICMS dans l'après-midi, à Braux Saint Rémy. Les deux chefs de bataillons sont tués, et de nombreux officiers et sous-officiers. Le I/6 RICMS est réduit à 250 hommes environs, avec 6 officiers, le II/5e RICMS à une cinquantaine d'hommes et 3 officiers.

Comme les 1ère et 3e DIC, la 6e DIC va connaître le tragique destin des armées de l'Est en retraite.

D) LES AUTRES UNITÉS COLONIALES

Le Corps d'Armée Colonial (CAC) retiré de Lorraine (IIIe Armée) prend le 22 mai 1940, à la gauche de la IIe Armée, la défense de l'Aisne et du canal des Ardennes, d'Attigny à Le Chesne, avec la 36e DI déjà en place. Le 26, son front est étendu vers l'est jusqu'au sud de Stonne, avec la 35e DI en cours d'installation.

Comme tous les corps d'armées d'alors, le CAC est un échelon de commandement destiné à "coiffer" plusieurs divisions. Il n'a en propre que son Etat-major (EM), des éléments (cavalerie, artillerie, génie, pionniers...) organiques (EOCA) et des Services.

Son arrivée à la IIe Armée amène, avec les EOCA, deux corps coloniaux : 11e RALC et 622e RPC.

Le 11e RALC, régiment d'active de Lorient, est hippomobile, de même type que les 110e et 11e auxquels il a donné naissance en mobilisation.

Pendant 20 jours de combats violents et continus, il appuie sans relâche de ses feux puissants les opérations défensives du CAC, face à un ennemi agressif et supérieur, incapable malgré cela de prendre un réel avantage.

Le 10 juin au soir, il est touché par le mouvement de repli de la IIe Armée. En bon ordre, au pas lent de ses attelages, il prend la direction du sud-ouest.

Le 110e RALC qui avait disparu le 13 mai au soir, en tant qu'unité opérationnelle est reconstitué et réarmé à partir du 19, d'abord en quatre groupes réduits à quatre pièces de 120. L. De Bange, puis à partir du 27, en deux groupes de 105 L. 13 et un groupe de 155 L. 17.

Engagé progressivement du 19 au 22 avec la 36e DI, il passe aux ordres du CAC où il renforce les feux du 11e RALC. retiré de la IIe Armée dans la nuit du 8 au 9 juin, il fait mouvement par voie ferrée vers la région parisienne.

Le 622e RPC n'est ni équipé, ni encadré, ni entraîné pour être une unité combattante. Cependant les aléas de la bataille imposeront l'engagement de ses compagnies comme troupe d'infanterie. Le 9 juin, en particulier, les 5e et 6e se distinguent à Voncq aux ordres de la 36e DI.

Enfin, une unité de la réserve générale d'artillerie (RGA), le 32e RACP vient du 19 mai au 7 juin renforcer les feux de la IIe Armée.

Régiment motorisé de 75, formé en mobilisation à Rueil par le 10e RAC (Ive, Ve et VIe groupes), il a été retiré du front de Lorraine (IVe Armée) pour être aussitôt dirigé sur la région de Buzancy. Il y appuie successivement les 6e DIC et 6e DI, tirant une moyenne de 1 500 à 2 000 coups par jour (5 000 le 30 mai).

A partir du 7 juin, déplacé vers l'ouest, il prend position au sud de l'Aisne, en appui des 14e et 2e DI. Agissant en anti-chars son Ve groupe détruit le 10 juin plusieurs blindés ennemis à une dizaine de km au sud de Rethel ; le IVe groupe, le 11, à 20 km au sud-ouest de Vouziers en immobilise 26, dont 6 brûlent et 1 explose.

CH. D.

  1. IXe armée (général Corap) : front nord-sud de Namur à la Bar (110 km environ). IIe Armée (général Huntziger) : front ouest-est, de la Bar à Longuyon (65 km environ).
  2. Dinant (7e puis 5e PZD) – Monthermé (6e puis 8e PZD) – Sedan (1ère, 2e et 10e PZD).
  3. La 42e est renforcée du 3e bataillon (métropolitain) de Mitrailleurs, en position au nord de Monthermé (Laifour)
  4. Avec le 146e Régiment d'Infanterie de Forteresse (RIF), installé au sud de la 52e DBMIC, entre Mézières et la Bar (limite d'Armées).
  5. 5 km de profondeur sur 2 km de largeur environ, à la base.
  6. Artillerie lourde de corps d'armée (XLIe CAF) – Tous matériels vétustes de 1914-1918. 150 "T" pour "de tranchée".
  7. Le 150 L17, matériel plus lourd (portée maximum 17 500 m) est déplacé en 2 fardeaux de chacun 6 tonnes environ, tiré par 10 chevaux.
  8. De Bar, à l'ouest (limite IXe Armée) à Carignan largement inclus, à l'est, comprenant les deux secteurs de Sedan (55e DI) et Mouzon (3e DINA).
  9. Le chef de bataillon Le Puloch, futur général d'armée, chef d'Etat-Major de l'Armée de Terre, et le capitaine Delteil, futur directeur des Troupes Coloniales, sont au 1er RIC : le capitaine de Brébisson, futur général d'armée, est au 23e RIC.
  10. "Sedan, terre d'épreuve" – Editions Flammarion – 1948 – page 101.
  11. Cité par Louis Dartigues "Des Coloniaux au combat" – page 31.
  12. Son 71e GRDI a reçu le 10 mai au soir l'ordre de se porter en renforcement de la 3e DLC en Belgique.
  13. Cité par G. Bonnet "Mémorial de l'Empire". Séquanan Editeur – mars 1941 – page 190.
  14. A titre d'exemple, le noyau actif d'un Régiment d'Infanterie comprenait 19 officiers, 76 sous-officiers et 50 hommes sur un effectif total de 61 officiers, 432 sous-officiers et 2 667 hommes.
  15. Devenant 5e et 6e Régiment d'Infanterie Coloniale Mixte Sénégalais (RICMS).
  16. Devenant 23e et 223e Mixte Malgache (23e RACMM et 223e RALCMM).

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