18 mai 1956 : Palestro

Présentation du 9° R.I.C. et situation en Grande Kabylie en 1956.

La montée du terrorisme et la violence aveugle, dues au F.L.N. sur les populations européennes et musulmanes, obligent le gouvernement à prendre de graves mesures afin de fournir à l’armée les moyens de sa mission.

L’effort militaire exceptionnel, qui conduit à engager en Algérie la plus grande partie de l’armée (plus de 400 000 hommes), et le rôle de plus en plus considérable attribué à ses chefs ont pour résultat d’introduire dans le jeu un partenaire nouveau. L’armée est donc appelée pour vaincre, l’affaire algérienne devient son affaire. La négociation avant la victoire complète serait un désaveu, une atteinte à son honneur.

Pour remplir ses obligations, l’armée doit augmenter ses effectifs et donc créer de nouvelles unités; cela sera possible en application du plan d’urgence N° 1 du ministre de la Défense Nationale en date du 22 Mars 1956. Les décrets du 12 avril 1956, signés de Guy Mollet et de Bourgès-Maunoury, servent de cadre à une véritable mobilisation qui ne dit pas son nom. Le décret 56-374, portant rappel de disponibles et de certains officiers et sous-officiers de réserve, devra permettre de constituer les nouvelles unités.

Parmi d’autres chefs de corps, le colonel Viguié est chargé de reconstituer un régiment le 18 Avril 1956, portant le numéro 9. Donc ce jour voit la recréation officielle du 9° Régiment d’Infanterie Coloniale. Le 9° R.I.C. retrouve ainsi sa place dans “l’ordre de bataille de l’armée” après sa disparition en 1946, en Indochine. A partir de là, le 9° R.I.C. est très rapidement reformé.

Cependant, le colonel Viguié ne reçoit que quelques éléments d’expérience. En effet, si l’encadrement est constitué d’un tiers de gens de métier, 39-45 et Indochine, le reste de réservistes, le gros du régiment est composé en grande majorité de “rappelés”, des classes 51/54, et complété par des appelés du contingent et des sursitaires. Exemple:

=> le 3° bataillon est de type TED 107 (T.E.D.: Tableau des Effectifs et Dotation):

- 677 appelés/rappelés

- 33 officiers, dont 12 officiers de carrière et 21 officiers de réserve ou sursitaires

- 116 sous-officiers, dont 31 s/officiers de carrière et 85 s/officiers appelés/rappelés

Une fois le régiment reconstitué, ses éléments sont dirigés sur l’Algérie.

Du 2 au 4 mai, les premiers bataillons débarquent à Alger et font mouvement immédiatement sur la Grande Kabylie, dans le secteur de Tizi Ouzou, à Bordj Menaiel exactement, où le colonel Viguié a établi le P.C. du 9° R.I.C. et les attend.

Ces éléments débarquent en Algérie, sans aucune préparation particulière de combat pour affronter une guérilla ou des actions subversives. Aussi, le colonel Viguié donne à l’encadrement ses directives d’instruction sur une très courte période.

Du 6 au 10 mai, il y a une remise en forme de la troupe par entraînement physique, marche, tir, instruction sur la sécurité en stationnement et en mouvement, défense d’un stationnement, sûreté d’un mouvement, exercice de patrouille, embuscade et contre-embuscade. Cependant la préparation à cette nouvelle forme de guerre n’est que très peu assimilée par les marsouins et les cadres issus du contingent ou de rappelés. Mais la situation, en Algérie, est devenue très difficile et demande l’engagement immédiat de toutes les unités disponibles.

Du 11 au 14 mai, le 9° Régiment d’Infanterie Coloniale prend possession de son secteur en Grande Kabylie, région montagneuse très difficile, considérée à la 27° D.I.A. comme “zone pourrie”. Qu’importe, les officiers du 9° R.I.C. ont confiance.

Pourtant cette “zone pourrie” fait partie de la willaya III qui a pour chef Belkacem Krim. La willaya III est la mieux organisée et la plus puissante des willayas d’Algérie. Au début de la Révolution, Belkacem Krim avait pour adjoint Amar Ouamrane. Celui-ci était responsable de l'action militaire en Grande Kabylie.

Au fur et à mesure de leur arrivée, les bataillons relèvent les unités précédentes tout en s’installant dans de nouveaux emplacements:

- 1° bataillon: P.C. à Dellys (sous-secteur N° 6)

- 2° bataillon: P.C. à Beni Amrane (sous-secteur N° 7 de Palestro)

- 3° bataillon: partagé entre Dra el Mizan et Tizi Remiff

Appartenant au 2° bataillon, la 6° compagnie est positionnée dans la zone de Palestro, village où elle a établi son P.C.. Son commandant est le lieutenant Pierre Poinsignon, un soldat d’expérience; c’est un ancien d’Indochine qui a combattu notamment à Diên Biên Phu.

A 7 km plein nord de Palestro, à l’entrée des gorges du même nom, se trouve le poste de “la Maison Cantonnière”, abandonnée depuis deux ans; l’aspirant Hervé Artur et sa 2° section y ont établi leurs quartiers. Sursitaire, Hervé Artur a été appelé sur sa demande, bien qu'il prépare son agrégation de philosophie. Les sous-officiers et les hommes de troupes sont en majorité des rappelés.

Ce détachement a reçu mission de protéger l'axe routier Alger-Constantine, régulièrement coupé à Palestro.

Palestro: gorges et coupe-gorge. Le village surgit au bout de la vallée grandiose dans laquelle l'oued Isser s'est creusé un lit tortueux. De part et d'autre de la route, le djebel dresse des flancs abrupts qui ne laissent pas d'inquiéter.

Mais Artur se passionne pour l'oeuvre de pacification. A plusieurs reprises déjà, l’aspirant Artur et ses hommes, se sont aventurés dans le djebel. Ils ont rendu visite aux villages des Ouled Hini et des Ben Dahmane, où les montagnards leur ont offert le “kaoua”.

«Qu'il ferait bien passer les vacances ici!» écrit le soldat Serreau à ses parents.

Dès le 15 mai, toutes les unités du 9° R.I.C. entament leur mission de contrôle dans une vaste zone totalement inconnue de tous. Comme un rappel au danger, le lendemain 16 Mai, une opération dans les Sidi Ali Bou Nab, par d’autres unités, se solde par l'anéantissement de 89 rebelles. La nouvelle se répand parmi l’encadrement du 9° et l’on recommande une grande prudence.

En effet, dans le secteur de la 6° compagnie, nomadise une katiba qui a pour chef un certain Ali Khodja. Celui-ci a déserté d’une caserne d'Alger, en emportant 10 MAT, 6 mousquetons, et 4000 cartouches, il était le meilleur lieutenant de Ouamrane. Ce dernier, ancien sergent de l’armée française, avait affecté Ali Khodja à la zone 4 de la willaya III, la plus difficile, tant par le relief que par le climat.

Mais depuis quelques jours, Ali Khodja, qui, d’habitude, réparti ses 100 hommes en quatre commandos, rêve d'un nouvel exploit. C'est lui qui, au début de l'année, a attaqué avec succès une section de tirailleurs à la cote 616. Sa connaissance du terrain, ses aptitudes militaires aussi, lui ont permis d'échapper au bouclage des paras lancés à ses trousses. Il voudrait frapper de nouveau et de façon spectaculaire, d'autant qu'il vient de recevoir un fort lot d'armes. Celles-là mêmes que l’aspirant Maillot, membre du P.C.A., a livrées au F.L.N. en désertant.

L’Embuscade.

Ayant appris l’arrivée d’une nouvelle unité française dans le secteur, Ali Khodja veut lui monter un piège avec la complicité de la population. Des emplacements de tirs sont préparés et les barbelés tendus de part et d'autre de la piste pour empêcher les soldats de décrocher.

Le 17, l’aspirant Artur prévoit une nouvelle sortie pour reconnaître plus avant son secteur d’opération. Le lieutenant Poinsignon donne son accord et les 2 officiers prévoient de se tenir en liaison radio toutes les demi-heures.

Le soir même, l’aspirant appelle ses sergents: «Demain matin, nous partirons à l'aube pour une mission de reconnaissance aux "Ammal", prés de Ouled Djerrah. C'est à 7 km au nord-ouest de Palestro. Le sergent Callu gardera le poste. Inutile de prévoir les rations, nous serons de retour pour midi».

Le départ est prévu à 6h 30, à l’aube.

Le vendredi 18 mai, à l’heure prévue, la 2° section part en patrouille de reconnaissance et de pacification vers Ouled Bou Lemmou, à 6 km au nord-ouest de Palestro, pour un circuit prenant toute la matinée et qui a déjà été en grande partie reconnu les jours précédents. Outre l’aspirant Artur, la patrouille est composée de deux sous-officiers: les sergents Serge Bigot et Alain Chorliet, et de 18 marsouins.

En cours de route des essais radio confirment que la liaison avec le PC de la 6° compagnie est bonne. Vers 8 heures, l’aspirant Artur et ses hommes atteignent le douar Ammal. Les Kabyles sortent des mechtas et saluent l'officier "à la militaire".

A 8h30, l’aspirant Artur rend compte de son arrivée à Ouled Ben Dhamane. Du fait du relief très tourmenté du secteur, les liaisons radio sont de plus en plus mauvaises et deviennent incompréhensibles à 9h et 9h30, celle-ci étant la dernière transmise. Malgré cela, l’aspirant Artur décide de continuer, la patrouille progressant sans incident, à part le silence radio. Il est encore tôt et le jeune aspirant veut pousser plus loin, «Aux Ouled Guergour» lance-t-il. Quittant Ouled Bou Lemmou, ils se dirigent vers le secteur de Ouled Djerrah où l’aspirant Artur pense prendre le chemin du retour en traversant l’oued Toursout.

Vers 11h 15, la section arrive dans le secteur du douar. Les hommes progressent à une dizaine de mètres les uns des autres, l’aspirant Artur toujours en tête.

Sans grande méfiance, la patrouille s’engage dans un petit col (cote 615?) au moment où les premiers coups de feu éclatent. Les attaquants sont sur les hauteurs du col, dominant ainsi la patrouille, et dissimulés derrière des rochers qui surplombent la piste.

Avec des fusils de chasse, et surtout des armes automatiques, les fellaghas mitraillent et clouent sur place les marsouins à 15 ou 20 mètres au-dessous d’eux.

Dès le début, l’aspirant Artur tombe un des premiers avec le radio, le tireur du F.M. est touché à son tour dés qu’il a ouvert le feu. L’un des marsouins, Pierre Dumas, se précipite, reprend le F.M. et tire sans discontinuer, vidant les chargeurs vers les hauteurs d’où vient la mitraille. Mais le feu des fells s’intensifie par des tirs prenant la patrouille dans le dos.

L’embrasement du secteur est total. Les hommes tombent, les marsouins se défendent, certains, blessés, tirent encore. Ils se rendent compte que les fellaghas sont en nombre très supérieur à eux. C’est un combat inégal contre des soldats sans aucune expérience. Les hommes sont touchés, tués, les uns après les autres.

Où ont-ils eu tant de munitions? D’où viennent ces armes automatiques qui les abattent? doivent se demander les marsouins. Leurs munitions s’épuisent, les fellaghas par contre n’arrêtent pas, tiraillant toujours.

Le feu s’arrête presque brutalement, les cartouchières de nos marsouins sont vides. Le combat a duré une vingtaine de minutes peut-être.

Il ne reste plus que cinq survivants de la patrouille. L’aspirant Artur, le sergent Bigot et 14 marsouins sont morts. Le sergent Chorliet, le caporal-chef Louis Aurousseau et le marsouin Lucien Caron sont blessés, seuls les marsouins Jean David-Nillet et Pierre Dumas sont indemnes.

Lentement, avec hésitation, les fells apparaissent de tous les cotés, ils sont une quarantaine, tous en uniforme. Ils entourent les cinq survivants, les désarment, puis ils ramassent tout l’armement, arrachant ou coupant les équipements des morts. Peu après, des villageois d’Ouled Djerrah arrivent, ils aident à rassembler le matériel, puis le transportent au loin.

Les fellaghas emmènent quatre des prisonniers, laissant Caron trop grièvement blessé auprès des kabyles. Ces quatre hommes ne vont pas assister au martyr de Caron, à sa mort, ni aux horribles mutilations auxquelles se livrent les gens du douar sur les cadavres de nos marsouins.

A 300/400 mètres du lieu de l’embuscade, les fells fouillent et prennent tout ce qu’ils trouvent sur les prisonniers, papiers, montres, argent, puis ils repartent tous. Mais arrivés à un douar du Bou Zegza, situé à flanc de montagne, les fells décident d’y laisser le sergent Chorliet et le caporal-chef Aurousseau, trop affaiblis mais vivants.

La chasse.

A quelques kilomètres de là cependant, à la Maison Cantonnière, le sergent Callu, qui ne voit pas revenir la patrouille à l'heure fixée, s'inquiète. Et son inquiétude gagne toute la petite troupe. Au P.C. de la compagnie, le lieutenant Poinsignon n’est pas tranquille également vu le silence radio.

A 12h 45, la 2° section n’étant pas rentrée pour midi trente, n'y tenant plus, le sergent Callu appelle le P.C. de la 6. Sans plus attendre, le lieutenant Poinsignon met l’unité en alerte. A 13 heures, il démarre avec 3 sections, déjà prêtes, à la recherche de sa patrouille.

Ayant été averti d’un probable accrochage, le colonel Viguié alerte des éléments d’une autre compagnie qui sont dirigés vers la Maison Cantonnière où ils arrivent aux environs de 15h..

Les hommes de la 6° compagnie arrivent sur les lieux présumés de l’embuscade, les recherches ne donnent rien autour du village de Ouled Bou Lemmou. L’obscurité tombant, sans nouvelles, le lieutenant Poinsignon décide d’occuper le village pour la nuit.

Le 19 mai, très tôt, les recherches reprennent dès 4 heures. Prenant la tête de ses sections, le lieutenant Poinsignon emprunte un itinéraire contournant la haute vallée de l’oued Toursout.

A 4h50, il découvre les premières traces de combat au carrefour de l’ancienne route turque. A 6h, grâce aux déchets de tirs trouvés, les emplacements des positions des rebelles sont marqués sur plusieurs centaines de mètres. Les marsouins se sont bien défendu, des traces de sang sont relevées sur les positions des rebelles. Trois rebelles, tués, sont retrouvés dans les taillis. Quoique bref, le combat a dû être très violent, le nombre de cartouches tirées de part et d'autre, les arbustes déchiquetés, les rochers écaillés en prouvent l'intensité.

Il devine que le groupe de fellaghas est important, plus d’une trentaine d’hommes, peut-être d’une quarantaine. Leur armement semble moderne, en partie d’origine française. Le lieutenant Poinsignon pense à l’aspirant Maillot qui a déserté avec un camion d'armes et de munitions. Ses déductions sont exactes.

A 9h, deux cadavres mutilés sont découverts, gisant dans les buissons. Dans leur fureur démentielle, les assassins ont oublié un des leurs: un fellagha, grièvement blessé, qui avant de mourir, va donner quelques renseignements

Ce n’est qu’en début d’après-midi, qu’un des soldats retrouve d’autres corps. Poussant un cri, il appelle le lieutenant Poinsignon qui arrive au pas de course. Il regarde le soldat qui est tout pâle, prêt à défaillir. S’approchant des rochers qui entourent le village, le lieutenant Poinsignon voit exposés, comme dans un suprême défi, les corps suppliciés de quinze soldats français.

Les yeux sont crevés, les corps vidés de leurs entrailles et bourrés de cailloux. Les testicules ont été coupés, et les pieds, dépouillés de leurs chaussures, sont zébrés de coups de couteau.

D’un geste, le lieutenant Poinsignon appelle ses chefs de section et leur ordonne d’empêcher leurs hommes d’approcher et de découvrir le charnier. Il craint que la vue des victimes n’éveille chez ces jeunes soldats des instincts de vengeance aveugle contre les populations locales. En vain.

Le douar, bien entendu, a été abandonné. Les mechtas sont vides. Les femmes et les enfants ont fui vers le Guergour.

Ce sont ces villageois qui ont profané, dépecé les corps de ces jeunes soldats français. Peut-être certains l’ont-ils fait, mues par de violents sentiments anti-français. D’autres par obligation vis à vis des chefs F.L.N., pour que les villageois endossent le crime, qu’ils en supportent les conséquences, qu’ils subissent la vengeance des soldats, pour qu’ils soient les premières victimes des représailles françaises afin de servir la propagande mensongère du F.L.N. sur le plan international. Le lieutenant Poinsignon a très bien compris cette machination des crimes dus au F.L.N..

Poursuivant ses recherches, le lieutenant Poinsignon se rend compte que tout l’équipement des marsouins a disparu, il rend compte au colonel Viguié qui transmet à Tizi Ouzou. D'après ce que le lieutenant Poinsignon a trouvé, et que les états-majors de Bordj Menaiel et de Tizi Ouzou déduisent, il semble que l’on a affaire au commando “Ali Khodja”, qui sévit depuis quelques mois dans le secteur de Palestro. Sa manière de procéder révèle une connaissance du combat que les marsouins du 9° ne possédaient pas. Immédiatement alertés, des hélicoptères amènent les paras du 13e dragons qui se lancent à la chasse des tueurs.

Dans la soirée, un convoi vient récupérer ces valeureux soldats, tombés au Champ d’Honneur pour protéger les populations de ces contrées contre la barbarie. Les cercueils sont déposés dans une chapelle ardente à Palestro, où les autorités civiles et militaires leurs rendront les honneurs.

Cette embuscade meurtrière frappe le 9° R.I.C. comme la foudre. Mais par la présence de rappelés de la métropole, la France entière est concernée. Pourtant, quatre marsouins manquent. Personne ne sait encore qu’ils ont été séparés...

Devant cette grave situation, le général Massu alerte 2 unités de la 10° D.P., de la Réserve Générale, qui sont dirigées aussitôt sur le secteur de Palestro. Il s’agit du 1° R.E.P. et du 20° B.C.P., des gars expérimentés qui ont l’habitude de ce genre d’opération. Dès leur arrivée sur le terrain, les troupes parachutistes partent à la recherche de ceux qui ont provoqué cette tuerie et ces profanations.

Loin de là, le groupe de fellaghas, et les 2 marsouins, progressent dans le djebel. A une halte, le premier jour, ils leur donnent de quoi écrire à leurs familles, précisant par ces mots: «Dites-leur que vous êtes prisonniers et bien traités». Puis ils leur donnent à manger sur ordre de l’un d’eux que tous appelle “mon lieutenant”, il a deux étoiles sur ses épaulettes, c’est Ali Khodja. Dans leur malheur, Dumas et David-Nillet sont relativement bien traités, la nourriture qu’ils partagent avec les fellaghas est la même pour tous.

Après avoir marché longtemps, le groupe se sépare. Ali Khodja laisse une vingtaine de fellaghas partir vers le secteur de Tifrène et il continue dans le djebel avec le reste de son commando. Durant ces quelques jours de marche à travers le djebel, les fellaghas obligent David-Nillet et Dumas à les suivre partout où ils vont.

Jours et nuits, les paras recherchent ces rebelles. Sont-ils restés ensemble? C’est peu probable surtout avec 4 prisonniers. Leur habitude est de se séparer, de se fondre dans la population, ou de se réfugier dans des caches difficiles d’accès et quasiment invisibles pour dissimuler les armes et surtout des prisonniers.

Les français sont tenaces, suivant les traces laissées par le groupe de fells, ils s’approchent du secteur de Tifrène. Le 23 mai, les légionnaires du 1° R.E.P. découvrent des grottes. Après diverses reconnaissances, les fellaghas sont rapidement localisés dans l’une d’elles.

Sans attendre, un violent combat s’engage, les rebelles se défendent mais sont tués par des légionnaires que rien n’arrête. Dans la grotte, c’est l’enfer, les balles ricochent sur les parois, Dumas et David-Nillet se protègent comme ils peuvent, mais Dumas est touché. Peu à peu, les fells sont abattus et devant la tournure du combat, des fellaghas se retournent vers les 2 prisonniers immobiles et les mitraillent à bout portant.

Peu après, les rebelles ne tirant plus, les paras s’approchent avec prudence, puis ils pénètrent dans la grotte. Au milieu des corps, ils découvrent les 2 marsouins. Si par miracle Pierre Dumas n'est que blessé, Jean David-Nillet n’a pas eu cette chance, il a déjà succombé aux tirs des rebelles et à ses blessures.

Du groupe de Ali Khodja, qui a monté l’embuscade de Ouled Djerrah, il n’y a que 19 rebelles dans la grotte, 16 ont été tués et 3 fait prisonniers, dont un déserteur.

Le 19 Juin 1956, le F.L.N. fait savoir qu'il a exécuté les deux soldats qu'il avait fait prisonniers en mai lors de l'embuscade dite de Palestro. Les corps du sergent Chorliet et du caporal-chef Aurousseau ne seront jamais retrouvés.

Témoignage et commentaire du lieutenant Pierre Poinsignon

Le commandant la 6° compagnie du II/9° R.I.C., donnera, bien plus tard, un compte-rendu succinct des circonstances de ces 18 et 19 mai 1956:

«Extermination au cours de la bataille? Torture et massacre des survivants? Macabre férocité sur des corps sans vie par la population du village voisin ou avec sa complicité? Restons-en au minimum irréfutable. Les deux premiers cadavres découverts le 19 vers 9 heures sur les lieux-mêmes du combat ne portaient pas - selon mon souvenir - de traces de violence. Mais sur certains autres, trouvés l'après-midi, on s'était acharné avec une effroyable sauvagerie...».

Le lieutenant Poinsignon déclarera encore au sujet d’une visite à Alger:

«Chargé d'identifier les victimes le 20 mai à l'hôpital Maillot, j'ai dû examiner les dépouilles de ces malheureux en présence d'un médecin. Ce que nous avons vu était tel que j'ai demandé par écrit un examen médico-légal pour déterminer les causes de la mort, et si les mutilations avaient précédé ou suivi celle-ci. Je n'en ai jamais connu les résultats, je n'ai même jamais su si cette autopsie avait bien été faite... »

«J'en ai rappelé l'importance aux officiers généraux chargés de l'enquête sur un combat qui provoqua une tempête dans la presse et à propos duquel, le gouvernement fut interpellé au Parlement.».

Des années plus tard, le lieutenant Pierre Poinsignon déclarera:

«La gravité de ces constations comme la douleur des familles m'ont fait un devoir de ne pas faire état de ces atrocités. Quinze années ont passées: je ne crois plus avoir le droit de taire à quels adversaires s'est heurté le II/9e R.I.C. au cours de son combat, deux semaines après son arrivée en Algérie.... ».

Seul survivant de cette tragique embuscade, entouré des siens, le soldat Pierre Dumas (rappelé) s’est éteint en 2004. Il était titulaire de la Médaille Militaire.

IN MEMORIAM

Sous-lieutenant ARTUR Hervé. Il a été décoré de la Légion d’Honneur à titre posthume.

Sergent BIGOT Serge (rappelé?), sergent CHORLIET Alain (rappelé?)

Caporal-chef AUROUSSEAU Louis (rappelé), caporal-chef GALLEUX Michel (rappelé, marié). Caporal HECQUET Christian (rappelé, marié), caporal POITREAU Maurice (rappelé, marié)

Marsouins CARON Lucien (appelé), CARPENTIER Louis (appelé), CHICANDRE Jean (rappelé, marié, 1 enfant), DAIGNEAUX Léon (rappelé), DAVID-NILLET Jean (rappelé), DESRUET Gilbert (rappelé), DOB¦UF (?) Pierre (rappelé), DUFOUR Jean (rappelé), FRANÇOIS Lucien (rappelé), GOUGEON Louis (rappelé, il a refusé de se marier avant son départ), NICOLAS Jean (rappelé), SERREAU Raymond (appelé), VILLEMAUX Serge (rappelé)

Ces soldats tombés au Champ d'Honneur ont été décoré de la Médaille Militaire à titre posthume.

Fernand BORDE

Le Journal d’Alger du 27 et 28 mai 1956 - (page intérieure 3)

18 mai 1956 Massacre d'une section d'appelés 17 morts dans les gorges de Palestro à la suite du vol d’armes par l'aspirant Henri Maillot membre du parti communiste.

Pierre Dumas le rescapé d’Ouled – Djerrah, affirme : « LES DEUX DERNIERS DISPARUS DE LA PATROUILLE ( le sergent Charliet* et le caporal-chef Aurousseau) ONT ETE LAISSES VIVANTS DANS UN DOUAR DU BOU –ZEGZA ».

« Nous avions quitté notre cantonnement de Beni-Amrane le matin vers 6 h 30. Toute la matinée, la progression s’est déroulée normalement sans aucun incident. Vers 11 h 15 nous sommes arrivés dans le secteur d’Ouled Djerrah. Le sous-lieutenant Arthur** marchait en tète. Nous suivions en colonne par un à une dizaine mètres les uns des autres. Nous venions d’entrer dans un petit col, quand les premiers coups de feu ont retenti. Les attaquants étaient dissimulés derrière des rochers qui surplombaient la piste. Avec des armes automatiques et des fusils de chasse, ils nous mitraillaient 15 ou 20 mètres. Dés le début plusieurs d’entre nous sont tombés. Notre tireur au F.M. a été touché presque tout de suite ...... ».

C’est Pierre Dumas qui parle de la tragédie d’Ouled Djerrah ou 17 jeunes soldats de la coloniale trouvèrent la mort. Allongé sur son lit a l’hôpital Maillot, il a malgré ses pansements, bien meilleure mine que le ou les légionnaires de Massu le redescendaient, blême et ensanglanté des hauteurs du Bou Zegza

Les attaquants arrivaient de tous les côtés.

Autour de lui se pressent une vingtaine de journalistes et de photographes ainsi que des reporters radio avec leurs microphones.

« J’ai pris le F.M. et j’ai continué à tirer, reprend Dumas. Mais des coups de feu sont partis également derrière nous, d’autres camarades sont tombés. Les fellaghas sont apparus de tous les côtés à la fois. Je crois bien que nous n’étions alors, que cinq survivants : Le sergent Chorliet, blessé à la poitrine, le caporal chef Aurousseau , blessé à la jambe, le soldat Lucien Caron, blessé au poignet, enfin Jean-David Milllet*** et moi-même, qui étions pas blessés ».

« Les rebelles nous ont entourés et désarmé. Ils étaient environ 30 à 35 tous en uniforme. Ils se sont mis à ramasser tout l’armement de la patrouille, ainsi que les équipements individuels. Les habitants du village sont arrivés à ce moment là et les ont aidés à récupérer notre matériel ».

Aussitôt après les rebelles emmenaient leurs prisonniers, laissant sur le terrain Lucien Caron évanoui. Pierre Dumas n’assista donc pas aux horribles mutilations auxquelles se livrèrent les gens du douar sur les cadavres , ni à la fin du malheureux Caron.

Charliet et Aurousseau abandonnés dans un douar

« Un demi kilomètre plus loin nous avons fait une halte, poursuit Pierre Dumas. Les fellaghas nous ont fouillés, nous prenant nos papiers et nos montres. Puis nous nous avons fait route vers un douar dont nous voyions les maisons à flanc de montagne. Le sergent Charliet et le caporal chef Aurousseau étaient de plus en plus épuisés . Aussi nos gardiens ont décidé de les laisser dans le douar ».

« Nous n’étions plus que deux : Millet moi. Nous avons encore marché longtemps. Au cours d’une halte, nos gardiens nous ont fait manger. Ils semblaient être assez bien organisés, et ils appelaient « mon lieutenant » leur chef qui avait deux étoiles sur ses épaulettes. Le soir nous sommes arrivés à la grotte ou nous devions être retrouvés. Nous y sommes restés du vendredi au mercredi. Nos gardiens n’ont pas été trop durs avec nous. Nous mangions très mal, et eux aussi. Un jour , ils nous ont obligés à écrire des lettres à nos familles, pour faire savoir que nous étions prisonniers. J’ignore si ces lettres sont parvenues à destination. Puis vint le jour ou la légion découvrit les traces de nos ravisseurs. Il y eut un combat très violent auquel Millet, hélas ne survécut pas. Puis l’hélicoptère est venu me chercher. Voilà ».

Tel est le récit de Pierre Dumas jeune appelé arrivé à Alger le 5 mai envoyé à Beni-Amrane le 6 et capturé par les rebelles le 18, libéré le 25. Les précisions qu’apporte l’unique rescapé d’Ouled Djerrad permettent d’identifier formellement les deux derniers disparus de la patrouille : il s’agit du sergent Alain Charliet et du caporal-chef Aurousseau. La dernière fois que Dumas les vit, ils étaient blesses mais vivants, et furent laissés dans un douar par les rebelles.

SOURCES

Bulletin de liaison de l’Amicale des Troupes de Marine et Outre-Mer/06, n° 86 d’avril 2006. Article de Fernand Borde, ancien du 9e RIMa et membre de l'Amicale. Posté sur le forum du 9e RIMa : http://www.9rima.izispot.fr/phpbb/viewtopic.php?t=32

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