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Les Sénégalais à Dixmude - octobre-novembre 1914

La part prise par les Tirailleurs sénégalais aux opérations de l'année 1914 demeure encore fort peu connue malgré les efforts déployés par « L'Ancre d'Or » en 1964. C'est la raison pour laquelle nous tenions à la rappeler à l'occasion du soixantième anniversaire des combats de Dixmude. [note de l'administrateur du site : cet article de l'Ancre d'Or date de 1974]

Au début d'octobre 1914, cinq bataillons de Tirailleurs sénégalais, seulement, sont sur le front (il y en aura 92 quatre ans plus tard) ; ces cinq bataillons proviennent d'Afrique du Nord. Deux d'entre eux, composent le Régiment de Marche aux ordres du Commandant, puis Lieutenant-Colonel Pelletier, mis, à partir du 26 octobre, à la disposition du Contre-Amiral Ronarc'h, commandant la brigade de Fusiliers marins. Celle-ci, forte de près de 7 000 hommes, se couvrit à Dixmude, d'une gloire immortelle. Les Tirailleurs sénégalais, malgré le lourd handicap que des conditions atmosphériques, inimaginables pour eux, leur imposèrent, surent se montrer dignes des « pompons rouges ».

Leur régiment, constitué par le 3e B.T.S. du Maroc (Commandant Frèrejean) et le 1er R.T.S. d'Algérie (Commandant Brochot) était, il est vrai, formé d'excellents éléments : tirailleurs chevronnés, médaillés, rodés et entraînés par les nombreuses campagnes auxquelles ils avaient déjà participé. Le Bataillon Frèrejean, au Maroc depuis le coup d'Agadir (novembre 1911), se battait encore à Taza quelques semaines plus tôt, non sans avoir, entre temps, eu affaire aux Allemands en Champagne, tout comme d'ailleurs, le Bataillon Brochot. Après Dixmude, où ils tinrent les lignes pendant plus de quinze jours malgré des pertes effroyables dues à l'ennemi et aussi aux intempéries (froid, neige, eau et boue glacées des tranchées, avec leur cortège d'affections pulmonaires et de pieds gelés), il restait 400 hommes au Bataillon Frèrejean et seulement onze, dont un capitaine, au Bataillon Brochot.

Ce qu'avaient été leurs épreuves, Alphonse Séché, dans son ouvrage « Les Noirs », malheureusement introuvable de nos jours, l'a relaté ainsi :
Il était deux heures quand la relève s'effectua. En Champagne, cette opération se faisait de nuit; dans la hâte que l'on avait de relever les marins exténués par onze jours de tranchées, on abandonna cette sage précaution. Résultat : une section de tirailleurs, surprise par l'éclatement d'un 210 ou d'un 280 dans une rue, fut, anéantie, bien qu'elle marchât en ordre dispersé.

Le bataillon Brochot subit des pertes sensibles. Néanmoins, les Sénégalais parviennent aux tranchées de première ligne, entre le canal d'Handzaeme et la gare de Dixmude. Cependant, on remit au soir la relève des marins tenant le secteur sud; elle eut lieu au moment où une attaque se produisit sur le cimetière. Les Sénégalais repoussèrent l'ennemi avec les marins qui passèrent en réserve générale.

L'infériorité numérique de notre artillerie de campagne aura été le fait saillant de cette première phase de la lutte autour de Dixmude.

Les pièces belges tiraient notre obus de 75; elles étaient trop peu nombreuses, malheureusement. Quant à l'artillerie lourde, elle manquait totalement, du moins au début. Jamais, celle qui vint plus tard, ne suffit à répondre au feu terrible de la formidable artillerie allemande.

La nuit tombée, l'artillerie se taisait; c'était le tour aux fusils de crépiter. Profitant des ténèbres, les tirailleurs réparaient de leur mieux les tranchées bouleversées par l'éclatement des obus. Pour les empêcher dans leurs travaux, les Allemands exécutaient des feux de mousqueterie rageurs. Les balles passaient en rafales. Les Sénégalais s'exaspéraient de ces attaques d'un ennemi invisible, dont ils se vengeaient en l'invectivant. Paroles vaines, colères puériles rompant un court instant leur native impassibilité.

La lutte n'en continuait pas moins, acharnée de part et d'autre. On se battait de nuit et de jour. L'artillerie devenait-elle muette, l'infanterie se précipitait en avant. Pas une minute de répit; sous l'averse des obus et des balles, Belges, fusiliers marins, tirailleurs, se tenaient stoïquement dans leurs abris, prêts à repousser les attaques allemandes dès que les guetteurs donnaient l'alarme. La section de mitrailleuses du 3e Bataillon Sénégalais du Maroc eut beaucoup à souffrir des grosses marmites allemandes. Un de ces énormes projectiles tomba sur l'une des pièces, la lança en l'air, volatilisa trois des servants noirs, blessa deux des servants européens, et enterra jusqu'au cou le chef de la section. Le 28, les attaques de nuit furent particulièrement furieuses; le régiment sénégalais perdit beaucoup de monde.

Ce jour-là, le sous-lieutenant Pellegrain, commandant l'une des compagnies du 3' Bataillon du Maroc, donna un bel exemple de courage. Une balle lui avait traversé le cou. Il se présente au médecin-major, se fait panser, puis, sans mot dire, va reprendre sa place au milieu de ses hommes. Une telle conduite impressionna fortement les Noirs. Le 29 et le 30, calme relatif.

A Dixmude, on ne peut nier que les Sénégalais aient été très éprouvés par la température. La nuit, ils étaient comme engourdis; à peine pouvaient-ils se servir de leurs armes. La 42e Division partie, la vie devint intenable. L'activité des Allemands croissait chaque jour. Sur la ville et les tranchées, tombait une averse incessante de projectiles variés. Rien n'était épargné, pas même le poste de secours du médecin-major Nias, installé dans une maison en avant de la gare de Caeskerque.

Un jour, le commandant Frèrejean était dans son poste, après le déjeuner, dégustant, en compagnie d'un lieutenant de vaisseau, un petit verre de liqueur d'Anvers, sorte de chartreuse rouge, quand un obus de 150 perce le mur et va éclater au seuil de la maison. Un cycliste assis sur le pas de la porte a la tête fracassée. Deux Sénégalais sont tués net, un troisième, agent de liaison, fait un saut, tournoie et s'abat sur la table, inondant la nappe de son sang. Par miracle, les officiers n'avaient rien. Le cuisinier, un Noir flegmatique, occupé à surveiller la soupe du soir qui cuisait dans la cheminée, ne perdit rien de son sang-froid. Le couvercle de la marmite ayant été jeté à terre, il le ramassa tranquillement.
« Sois tranquille, ma commandant, dit-il, y aura bon soupe quand même. »

Visiblement, la situation empirait. A grand renfort de grosses marmites, l'ennemi avait réussi à détruire le pont du chemin de fer, sur le canal. En cas d'échec, nos troupes de première ligne ne disposaient plus que du pont tournant, pour venir en retraite. Pour parer à toute éventualité, des passerelles volantes furent apprêtées.

Nous avions subi de fortes pertes. Notre résistance prenait un caractère désespéré. La 2e Compagnie sénégalaise était réduite à deux sections d'une trentaine d'hommes chacune; les autres compagnies ne comptaient guère plus de 100 à 150 tirailleurs. Nous touchions à l'instant tragique. Le 9, toute la journée, systématiquement, l'ennemi bombarda nos lignes du côté du cimetière. La 3e Compagnie, la plus éprouvée, perdit son chef, le capitaine Talin d'Eyzac.

La nuit du 9 au 10 fut froide. Dès le matin, les Allemands ouvrirent contre la ville un feu terrible.

Une réserve de troupes noires et " demoiselles aux pompons rouges » avaient été mise à la disposition du commandant Brochot. La solidité de cette ligne était plutôt précaire. Les Allemands paraissaient décidés à faire un effort décisif. Nos 75 envoyaient des rafales d'obus sur les abris qu'ils s'étaient construits à 400 m de nos positions, mais leur artillerie, plus puissante et plus nombreuse que la nôtre, nous faisait beaucoup de mal. Un certain canon nous gênait plus particulièrement. Les Noirs l'appelaient le « Zi-pan ». Ce canon écrêtait impitoyablement nos tranchées, de mètre en mètre. La position devenait intenable.

Le 10, dans la matinée, l'infanterie ennemie se découvrait, marchant en colonne par quatre, à l'assaut de nos positions.

Sur le front sud, les Sénégalais et les fusiliers marins firent place nette. En moins d'un quart d'heure, les Allemands disparurent, non sans laisser des morts sur le terrain. Par contre, la canonnade reprit plus violente, et les mitrailleuses ennemies exécutaient sur nos tranchées un feu rasant continu. A propos des Belges, il faut dire combien avait été admirable, la ténacité des carabiniers. Ils furent dignes de nos marins et de nos Noirs. Quand on les retira, ils étaient exténués. Malheureusement, ce corps d'élite fut remplacé par une troupe plus fatiguée encore et qui, comme dit le colonel Frèrejean dans une lettre qu'on a bien voulu me communiquer, « n'avait pas l'orgueil militaire et l'esprit de bouton des carabiniers ".

Dès lors, la défense du secteur sud retomba entièrement sur les Sénégalais qui commençaient à n'en plus pouvoir eux-mêmes. Pas un instant, pourtant, ils ne se laissèrent démoraliser.
« Les Sénégalais montrent ou affectent la plus parfaite impassibilité, écrit un capitaine; les uns pansent des camarades atteints, d'autres, sans qu'il ait été nécessaire de donner d'ordres, débarrassent la tranchée des matériaux et des cadavres qui commencent à l'obstruer, maugréant contre ces bougres d'Allemands qui les obligent à recommencer constamment. L'un d'eux, agacé de voir les cartouches qu'il a déposées près de lui disparaître sans cesse sous une couche de terre malgré ses soins, prend le parti de les recouvrir avec son mouchoir. Il est imité tout de suite par tous ceux qui peuvent disposer d'un morceau d'étoffe quelconque. Des chefs de section plaisantent, demandant à leurs voisins s'ils possèdent par hasard le « gri-gri ", préservateur de cet ouragan de fer et de feu. Cependant, parce qu'on leur a dit : " Les boches vont sortir ", l'attente leur paraît interminable. Ils ont hâte de venger ces camarades " même chose frères ", qui gisent à côté d'eux inertes et pantelants... A 11 h, quand se montrent les premiers fantassins gris, les physionomies jusque-là fermées s'éclairent de contentement. Enfin ! Et les premières culbutes à la sortie des abris sont saluées de cris enthousiastes.

L'ennemi, pendant ce temps, attaquait aussi le secteur nord et, par la route d'Essen, parvenait à amener des mitrailleuses jusque dans les premières maisons de la ville. Nos Sénégalais étaient tournés. Sans tenir compte de leurs pertes qui furent effroyables, les Allemands allaient les assaillir de toutes parts.

Au cimetière, les fusiliers marins, débordés, ayant perdu presque tous leurs chefs, se repliaient. De ce côté, trois sections de fusiliers très réduites, et deux compagnies sénégalaises incomplètes restaient en ligne. Tout le feu de l'artillerie ennemie convergeait sur ces pauvres troupes exténuées. La situation était d'autant plus critique que le commandant de la défense ne savait qu'imparfaitement ce qui se passait aux premières lignes. Une grande confusion régnait, aggravée soudain par l'arrivée d'un cycliste criant : "Alerte, alerte, les Allemands sont dans la ville ". De tous les postes de commandement, les officiers et leurs adjoints sortaient bouclant leur ceinturon, tirant leur revolver de son étui et se précipitant vers leurs troupes...

Dans tout drame, il y a quelque élément comique. Ici, la note burlesque était donnée par le chef du régiment sénégalais et son ordonnance, un magnifique Noir, flegmatique. Celui-ci, sans prendre autrement garde aux obus et aux shrapnels, la cantine de son officier sur la tête, suivant le commandant Frèrejean, d'un long pas élastique, à travers les rues bombardées, avec la même tranquillité que s'il se fut agi de l'accompagner au paquebot en partance pour le Soudan, dans le port de Marseille. Le calme de ce Noir contrastait avec la nervosité de son maître et le brouhaha général.

On eut enfin des renseignements exacts, avec le capitaine Lucquet, qui arriva à la réserve générale vers 8 h. Le capitaine Lucquet était le seul officier de son grade survivant du bataillon Brochot. Petit à petit rejoignirent ensuite trois lieutenants et une centaine de tirailleurs : tout ce qui restait du Bataillon d'Algérie ! Les tirailleurs de la 1" et de la 2 Compagnie du bataillon avaient évacué les tranchées les derniers, sans pouvoir en emporter les blessés tant en était grand le nombre.

En utilisant un fossé plein d'eau, les Sénégalais en retraite avaient pu gagner le passage à niveau du chemin de fer, mais arrivés aux prairies situées entre le remblai de la voie ferrée et la lisière sud de Dixmude, le feu de l'ennemi, retranché dans les premières maisons de la ville, devint si meurtrier que les Noirs durent rester sur place, blottis dans des canaux d'écoulement. Il ne restait presque rien des 3e et 4e Compagnies. Soumises au tir intensif de l'artillerie ennemie, elles avaient été bientôt débordées. Personne, dans les tranchées belges. Notre ligne était disloquée. La réserve fut décimée. Alors, de toutes parts, les Allemands resserrèrent leur étreinte. C'était la fin, il fallait se rendre ou mourir. Se rendre?

Quelques jours auparavant, avait circulé parmi les Noirs une photographie trouvée sur un prisonnier, représentant le martyre d'un Sénégalais torturé par des soldats allemands. Les tirailleurs savaient quel sort les attendait, s'ils tombaient vivants entre les mains des assaillants. Mourir ? - Puisqu'il le fallait!

Mais, lorsqu'ils se virent cernés, une rage mystique les saisit. Leurs airs de colère, les mots de haine et de mépris qu'ils jetaient à l'adversaire pour s'exciter, se changèrent en un formidable chant sauvage, quelque chose comme un vaste cantique rythmé, monotone, accéléré et terrible. Le fracas de la bataille parut s'apaiser; on n'entendait plus que cet hymne de guerre désespéré. Et soudain, tels des diables ivres, les Sénégalais se livrèrent à une fantasia infernale, tourbillonnant, lançant leurs armes en l'air... La danse devant la mort ! A coups de couteau, de baïonnette, à coups de crosses, ils seruaient sur les Allemands, les étranglaient, leur arrachaient les yeux, leur déchiraient la figure avec les ongles, avec les dents...

Déconcerté, l'ennemi hésitait. Le capitaine Jérusalém y tombe, percé de balles. Le commandant Brochot s'élance à son tour dans la mêlée : un obus le frappe en plein corps. Dès lors, l'héroïque agonie des Sénégalais s'achève. Exaspéré par la résistance acharnée des tirailleurs, les Allemands ont amené un canon à 50 m. C'est l'extermination, le massacre sans pitié. La tragique mélopée noire se tait.

A la nuit seulement, les survivants de cette tuerie s'échappèrent : une poignée. Les ponts ayant été détruits, ils franchirent l'Yser sur une passerelle de fortune. Il y avait là deux officiers dont un blessé, trois sous-officiers européens dont deux blessés, huit indigènes valides et trente blessés.

On se battait encore. « Chaque tournant et chaque pan de muraille subit un siège. Quarante mille Allemands se démenèrent sur le cadavre profané d'une ville et sur les corps meurtris de ses derniers défenseurs africains et européens confondus, marins et tirailleurs unis dans le suprême sacrifice ».

Dixmude n'était plus qu'un tas de cailloux et de cendres dont les Allemands payaient cher la prise. Ils ne devaient pas aller plus loin. Malgré leur victoire, il leur restait toujours à passer l'Yser. Ils ne le passèrent pas. En vérité, le colonel Mérienne Lucas, n'avait-il pas raison, lorsqu'il écrivait au général commandant le 38e Corps d'armée du Département de Belgique : « Il importe de faire citer à l'ordre de l'armée ces héroïques Sénégalais à côté des fusiliers marins ».

Et pourtant cette suprême récompense ne leur fut pas accordée.

- Légende de la photo : L'Yser à Dixmude
L'Ancre d'Or n° 159 - novembre-décembre 1974

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