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La tradition c'est  un «devoir de mémoire», l’affirmation d’une identité collective, des références de comportements individuels et collectifs.

Au-delà des "traditions"...

...une culture à promouvoir.

Essai et réflexions sur la Tradition par le Général de corps d'Armée Jean-Renés Bachelet commandant les organismes de formation de l'Armée de terre, caporal d'honneur des Troupes de marine. Juin 2000

Jamais, dans l’Armée de terre, on n’a autant parlé de « tradition » (au singulier comme au pluriel, avec une majuscule ou avec une minuscule). L’emploi abusif du mot est significatif à la fois d’un « manque » et d’une confusion dans les esprits : il y a d’ailleurs confusion car il y a « manque ».

Mais il faut d‘abord s’expliquer sur cette affirmation ; à partir de là, je voudrais montrer que là où nous disons « tradition », c’est de « culture » qu’il s’agit ; ayant pris conscience de cela et de ce moment rare où nous avons à édifier une armée véritablement nouvelle à plus d’un titre, je pense que nous devons être particulièrement attentifs à la « culture » qui va l’inspirer et que, pour cela, les Troupes de marine ont beaucoup à apporter.

Ce n’est certes pas en tant que caporal d’honneur des troupes de marine que je m’exprimerai sur ce point – encore que les expériences fortes vécues en commun qui m’ont valu cette prestigieuse distinction ne soient pas étrangères à mon jugement – ni en tant que responsable de la formation dans l’Armée de terre – même si ce sujet s’inscrit parfaitement dans le champ de mes préoccupations – mais en homme et en officier qui a de longue date exercé sa réflexion sur ce sujet, soucieux de situer son action et celle de ses subordonnés dans un système de références qui donne « sens » à cette action.

Les Traditions : donner un sens à la durée...

La référence constante à un passé, proche ou lointain, volontiers sacralisé, dans les écoles et dans les régiments, est un phénomène relativement récent : je l’ai pour ma part identifié dans sa nouveauté à la fin des années 70 et c’est, me semble-t-il, dans ces années-là qu’il a émergé.
Comment expliquer cela ? Je crois pouvoir avancer une hypothèse : depuis plusieurs décennies, nous aurions abandonné le terrain du « sens », laissant du même coup le champ libre à toutes les « inventions ».
Remarquons d’abord que, dans un monde où le progrès technologique est devenu exponentiel, nous négligeons, je crois, la longue durée ; or, s’agissant des mentalités, on s’inscrit dans cette longue durée. C’est pourquoi, en l’occurrence, je n’hésiterai pas à jeter le regard sur plus d’un demi-siècle pour étayer mon hypothèse.

En fait, cette hypothèse est double :
- Entre le désastre de 1940 et la fin de la guerre d’Algérie en 1962, en moins d’un quart de siècle, l’armée française a été soumise à de terribles épreuves et à de redoutables déchirements internes répétitifs : déchirements de la deuxième guerre mondiale sur lesquels on jette souvent un voile pudique mais qui n’en ont pas moins été très profonds dans la mesure où, au-delà de la disparité des choix personnels après l’épouvantable désastre initial, les situations tragiques vécues à Mers El Kebir, à Dakar, au Levant, lors du débarquement allié en Afrique du Nord, mais aussi dans la France occupée, en opposant par les armes et dans le sang des militaires français à d’autres militaires français, ont sans aucun doute affecté durablement l’unité de l’armée dans ses références les plus profondes ; or, à peine le sursaut de la victoire, avec l’épopée de la 2e DB et de la Première Armée et grâce au charisme d’un Leclerc ou d’un de Lattre, réalisant l’amalgame, avait-il permis de dépasser – au moins en apparence – ces déchirements, que cette même armée se trouvait engagée pour une quinzaine d’années, d’abord en Indochine, puis en Algérie, dans des épreuves dont elle allait sortir à nouveau meurtrie et partagée au plus profond d’elle-même. C’est sur ce terrain moral ébranlé que se construit, à partir de 1962, « l’armée de l’atome », qui cède la place aujourd’hui, depuis le début des années 90 avec la fin du monde bipolaire et surtout depuis 1996 avec la professionnalisation, à une armée nouvelle en cours d’édification. 
A partir des années 60, clairement, on a pris soin de ne pas évoquer les sujets qui pouvaient solliciter les douleurs cachées : l’institution s’est alors, pratiquement jusqu’à nos jours, investie prioritairement dans la technique et l’organisation, et ce d’autant plus qu’il y avait beaucoup à faire ; le contexte s’y prêtait d’ailleurs, avec le repli sur l’hexagone et une doctrine de dissuasion qui rendait l’engagement virtuel : ainsi avons-nous abandonné de fait le terrain du « sens » de l’action militaire.
- C’est dans ce contexte – et c’est le deuxième élément
de l’hypothèse – que surviennent les « événements » de 1968 ; aujourd’hui, avec le recul, on peut l’affirmer : ce fut là une véritable révolution dont la société française traduit de nos jours le plein effet ; tout un ensemble de références susceptibles d’inspirer les comportements individuels et collectifs allait se trouver alors remis en cause et, aujourd’hui, demeure un seul absolu, pour le meilleur et pour le pire : les droits de l’homme.
A l’époque, le commandement, au plus haut niveau du ministère, avait tiré pour une part les leçons de ces événements : le constat d’un besoin d’autonomie, de participation et de considération de la jeunesse avait conduit à élaborer en 1970, sur impulsion de M. Michel Debré, ministre d’Etat chargé de la Défense Nationale et sous signature du général Fourquet, CEMA, un texte relatif à la « Formation militaire générale » qui visait essentiellement à promouvoir un exercice de l’autorité fondé sur la responsabilisation, la participation et l’adhésion des subordonnés (essentiellement par référence aux appelés) ; les directives du général Lagarde, CEMAT, se sont inscrites dans cette dynamique, de même que le renouvellement de la pédagogie, avec le PMG du général Poisson. Toutefois le terrain du « sens » n’était pas véritablement occupé et tout s’est passé comme si le corpus de références nécessaire pour inspirer des comportements individuels et collectifs – hors prescriptions de forme – allait sans dire. Or, l’institution militaire autant et sans doute plus que toute autre communauté humaine a besoin d’un tel corpus ; dès lors qu’il n’était pas explicitement proposé, on créait un « manque » et on allait inventer, « à la base », les indispensables références, avec, parfois, une radicalisation à la mesure de l’absence de repères de la société post 68.

Telle est l’hypothèse que je formule pour expliquer l’incontestable mouvement de floraison souvent exubérante des « traditions » et de sacralisation de celles-ci dans les régiments et les écoles de l’Armée de terre depuis 25 à 30 ans.
Derrière cette exubérance, se profile une confusion dans les esprits. En effet, avec le vocable « tradition », que veut-on traduire ?
On peut distinguer trois ensembles bien distincts, me semble-t-il :
- un « devoir de mémoire »
- l’affirmation d’une identité collective
- des références de comportements individuels et collectifs.

Passer de la Tradition à la culture....

Ces ensembles veulent concourir à donner un « sens » à l’action, dans la double signification du mot : ce qui la fonde et ce qui l’oriente.
Or, si la tradition, dans sa vocation à inspirer les comportements et l’action aujourd’hui et demain sur la base de ce qu’ont transmis les anciens, peut avoir son mot à dire en la matière, elle ne saurait en aucun cas répondre à elle seule à la question ; en effet, elle peut se révéler, face à des situations nouvelles – et le moins que l’on puisse dire est que ces situations ne manquent pas dans un monde en constante évolution – soit inadaptée ou incompréhensible, soit tout simplement muette.
Dès lors, pour couvrir tout ce champ, c’est de « culture » qu’il faut parler ; dans la constitution de cette culture, la tradition a certes son mot à dire, mais sous réserve d’inventaire.
Ainsi, manifestement, aujourd’hui c’est la culture de l’armée nouvelle professionnalisée que nous avons à édifier et à promouvoir.

La réduire à la tradition, c’est à coup sûr ne pas répondre au besoin puisqu’aussi bien cette armée, outre qu’elle doit être celle du temps présent, n’a, en France, pas de précédent depuis l’Ancien Régime (le fait que nous ayons eu auparavant des unités professionnelles n’est pas suffisant dans la mesure où elles s’inscrivaient dans le cadre général d’une armée profondément structurée par la conscription et dans un tout autre contexte sociologique et stratégique). Réduire cette indispensable « culture » à la tradition, c’est de surcroît rigidifier le système de références, la tradition étant toujours ressentie comme sacrée, donc intangible ; c’est s’exposer au passéisme et à la sclérose.

Soyons donc clairs dans nos têtes ; nous n’avons pas à livrer le combat des anciens et des modernes ; nous avons à faire preuve de rigueur et de lucidité. Il ne s’agit pas aujourd’hui de se prononcer pour ou contre les « traditions » ; il s’agit d’occuper le terrain du « sens » de notre action, trop longtemps laissé en jachère, et, sur la base d’un système de références clairement énoncé, d’édifier et de promouvoir une culture, celle de l’Armée de terre professionnelle du XXIe siècle, nourrie et nourricière de cultures d’armes, de subdivisions d’armes, de régiments, et adaptée aux hommes et aux femmes de ce temps et à leurs missions. La reformulation du système de références est largement engagée : elle s’est traduite par le document relatif à « l’exercice du métier des armes : fondements et principes », complété par des directives parues (comportements et « code du soldat », relations avec la communauté nationale) ou à paraître (exercice de l’autorité, comportement en milieu international, traditions et cérémonial, formation militaire générale).

La Culture des Troupes de Marine, comme fondement de la Culture de l'Armée de Terre

Sur cette base, se « refondera » notre culture d’Armée de terre, dans le même temps où doivent se « refonder » nos cultures d’armes, de subdivisions d’armes, de régiments ; tout cela doit prendre appui, bien sûr, sur l’héritage ; mais – ce n’est pas blasphématoire – cet héritage doit être revisité dès lors qu’il doit inspirer une culture adaptée aux nécessités de l’heure. Ainsi devons-nous retenir et choisir le meilleur, sans hésiter à reléguer dans les musées ce qui n’est manifestement pas adapté, a fortiori ce qui est contre-productif.
Certes, une culture ne se prescrit pas ; c’est une alchimie qui se constitue pas mille canaux au fil du temps. Pour autant, dans une société qui reste hiérarchisée comme la société militaire, la responsabilité du commandement en la matière est forte et ses moyens d’action conséquents ; il lui revient ainsi de corriger ce qui peut être excessif, a fortiori dévoyé ; mais il lui revient surtout d’encourager, voire de promouvoir tout ce qui donne sens à l’action. C’est dans ce cadre me semble-t-il, que les « traditions » des troupes de marine (en fait leur culture), dans ce qu’elles ont de meilleur, ont beaucoup à apporter à l’Armée de terre dans son ensemble, à l’heure où celle-ci s’ouvre, avec toutes ses unités, sur le « grand large ».
Pour avoir vu à l’œuvre quelques-uns de leurs plus prestigieux régiments sur le terrain dans des situations difficiles, je retiendrai trois ensembles d’éléments culturels forts susceptibles d’inspirer des comportements qui pourront contribuer à l’excellence de l’armée nouvelle.

- C’est d’abord ce que je pourrais appeler la « fraternité d’armes » ; dans les Troupes de marine plus qu’ailleurs, j’ai vu mis en œuvre un « commandement d’amitié », combinant une nécessaire fermeté et une grande attention portée aux subordonnés, une confiance, une connivence entre tous au-delà des clivages hiérarchiques. C’est affaire de gestes, de savoir-faire, d’authentique générosité, de non-conformisme, sans formalisme ni affectation, sans non plus de familiarité déplacée. Toutes choses qui s’enseignent mal et qui sont manifestement le produit d’une histoire et de mises en situation répétées grâce auxquelles les unités aux ordres de leurs chefs, jusqu’aux échelons les plus modestes, sont placées dans des situations décapantes propres à mettre les cœurs et les âmes à nu, à faire tomber les masques, à susciter les solidarités.

- Ce même héritage a produit, me semble-t-il, un deuxième élément culturel significatif qu’il serait vivement souhaitable de voir s’étendre à l’ensemble de l’Armée de terre : c’est une grande capacité d’autonomie, avec des facultés d’adaptation aux situations complexes, mouvantes et éventuellement insolites qui sont celles des réalités du terrain en opérations, développées jusqu’aux plus petits échelons. Là encore, c’est le produit de l’histoire et d’expériences réitérées, avec l’engagement des unités sur de vastes espaces où chacun à son niveau – notamment celui de la section qui me paraît en l’occurrence fondamental pour la constitution de cet élément « culturel » - doit trouver dans ses ressources propres les solutions aux problèmes qui lui sont posés, y compris les plus inattendus.

- Enfin, le troisième élément culturel fort que nous avons à apprendre des troupes de marine est pour moi ce que j’appellerai un « humanisme militaire » ; en tout marsouin, il y a manifestement quelque chose de ces pionniers qui, il y a un siècle, sur les vastes espaces vierges du continent africain, se sentaient porteurs d’un message universel, celui d’une France à la pointe d’un certain modèle de civilisation. J’ai pour ma part la faiblesse de penser que, du fait même de la mondialisation et sans que ce soit contraire aux exigences de plus grandes solidarités européennes, ce modèle français, qui se définit au-delà des clivages de race, d’ethnie ou de religion en référence à des valeurs universelles proclamées dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et résumées dans la devise de la République, reste un modèle pour demain. Forts de cette inspiration, les marsouins ont cultivé une rare aptitude à entrer en contact avec les populations les plus diverses, à s’immerger dans ces milieux, à gagner leur confiance ; cette caractéristique se retrouve aujourd’hui sur tous nos théâtres d’engagement.

Au-delà de tous les procès d’intentions, on l’a vu par exemple à l’œuvre en Bosnie et les initiés savent que, sans cet exceptionnel savoir-faire, la séparation des belligérants sur les lignes de confrontation dans la région de Sarajevo dans l’hiver 95-96 n’aurait sans doute pas été ce qu’elle a été. A l’heure où les nécessités de l’interopérabilité nous conduisent à adopter les procédures de l’OTAN, prenons bien garde que cette évolution ne s’exerce au détriment de cet exceptionnel savoir-faire, que nous devons largement à l’héritage culturel des troupes de marine et qu’il importe de développer au-delà de celles-ci.

M’adressant ici essentiellement à des marsouins, je peux imaginer la réaction du lecteur à ce stade : au-delà d’une légitime fierté de voir ainsi reconnus les pôles d’excellence des troupes de marine, il s'inclinera à penser que cette reconnaissance pourrait bien être, de fait, un éloge funèbre, si la « culture » ainsi caractérisée devait, en s’étendant à l’ensemble de l’Armée de terre, en quelque sorte se diluer dans l’uniformité.

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